30 juin 2023, à 5h36 du matin. Le soleil commence à se lever. Il lui faudra encore presque 4 h avant de vraiment nous réchauffer. Nous sommes à 4800 m d’altitude. Ce n’est pas la première nuit à cette hauteur. Notre précédent « record » était une nuit à 4700 m. Cette nuit-ci a été moins calme. Nous sommes entrés hier soir dans le parc Huascaran, par le sud, quittant la route 3N, pour retrouver la piste. Et grimper (pédaler !) en fin d’après-midi à 4856 m. Notre record jusqu’à présent (en attendant sans doute d’atteindre la barre symbolique des 5000 près de Chacas, dans quelques jours). Le col franchi, nous devions trouver rapidement un endroit de campement, si possible un temps soit peu à l’abri du vent. Les distances sont tellement énormes qu’il nous est difficile de redescendre. Pourtant, a priori, cela semble simple. Pourquoi une fois le col franchit, ne suffit-il pas de redescendre suffisamment bas et éviter de dormir en trop haute altitude ? Nous nous étions déjà souvent interrogé sur le pourquoi, face aux expériences d’autres cyclistes. Ici, car nous devons encore suivre la ligne de crête une vingtaine de kilomètres, en direction du Glacier Pastoruri, avant d’amorcer la descente.
Avant la tombée de la nuit, nous trouvons les vestiges d’un enclos à brebis (d’ailleurs encore parsemé de déchets laineux). Nous dégageons les pierres de soutènement qui s’y étaient affaissées, et plantons la tente. Pendant que l’un finalise l’installation (gonfler les matelas, sortir les sacs de couchages, organiser vélos et remorques), l’autre prépare l’habituel souper de circonstances (pâtes agrémentées de thon et sauce tomate, 2 sachets (!) – avec chance, il en restera un peu, que nous remangerons froid le lendemain midi). Notre réserve d’eau est limite. Nous espérons que demain, nous trouverons une lagune ou une source où puiser et filtrer suffisamment d’eau pour la journée.
A la tombée de la nuit, tout est « clôturé » et rangé. Nous nous plongeons dans nos sacs de couchage, où nous resterons donc jusqu’à 6h. La nuit ne sera pas de tout repos. Malgré notre bonne acclamation, l’altitude reste un défi difficilement compatible avec le sommeil. Et le vent se lève, la température plonge nettement sous les zéros degrés. Au petit matin, la tente est revêtue d’une fine couche de glace.
Nous avions rêvé de ces moments, seuls (absolument seuls !) dans cette montagne immense, là où le regard porte à perte de vue sur les reliefs montagneux. Même si nous ne sommes pas sur le toit du monde, nous avons l’impression de ne pas en être éloigné. Les montagnes qui nous entourent au loin culminent à plus de 6700 m (étant nous-mêmes proche des 5000 m, tout devient plus relatif).

Nous en avions rêvé, et pourtant depuis Cusco, le chemin aura été mouvementé. Notre souhait était en effet de rester dans le cœur des Andes. Nous n’avions pas envie de descendre vers Lima et longer le Pacifique.
La route depuis Cusco se marque rapidement par des vallées profondes, au cœur desquelles se nichent villes et villages. Le rythme s’installe donc entre montées (souvent, par hasard, en matinée), et descentes. Puis recommencer, encore et toujours.
Ce up and down des Andes nous pousse à dépasser nos limites. Même si nous sommes depuis plus d’un mois en altitude (depuis l’entrée en Bolivie), nous ressentons encore à ce moment-là les difficultés de souffle. Nous pousserons jusqu’à gravir en une seule journée 2279 m, et redescendre 2443 m. Il s’agissait d’une première côte de 35 km (quelques jours plus tard, nous en franchirons une de 57 km, notre record de longueur d’ascension jusqu’à ce jour). Ce up and down correspond aussi souvent à nos émotions. Chaque jour, et particulièrement lors d’un effort, nous passons rapidement par chacune d’elles (joie, tristesse, colère, peur; par exemple la peur des précipices vertigineux, le long des chemins mal empierrés, où tout garde-fou est absent).

Inquiets par la rudesse des dénivelés, nous faisons un saut de puce (380 km) en collectivo (mini bus local), vélos embarqués sur le toit, jusqu’à Ayacucho.

Cette ville nous sert de transition, théoriquement entre la culture inca et celle huari (qui a précédé l’empire inca). Concrètement pour nous autres cyclistes, elle est la porte d’entrée d’une voie mythique, la Peru Divide ( que nous n’emprunterons pas vraiment car peu adaptée à nos vélos), à travers les Andes jusqu’à Huaraz, au cœur de la Cordillère Blanche.

Quittant Ayacucho, nous grimpons, grimpons, grimpons et atteignons rapidement les 4500m. Nous y revoyons les troupeaux d’alpagas et de lamas, qui nous n’avions plus croisé depuis la Bolivie. Les habitants de ces hauts villages sont plus décontractés que ceux rencontrés jusqu’à présent. Nous sommes heureux de retrouver de l’empathie, d’échanger tel ou tel propos avec une bergère ou simplement de partager un « buenas dias ». Nous avions un peu l’impression de jouer un huit-clos à deux en pleine nature. Retrouver la possibilité de créer du lien avec les locaux nous fait un bien fou. Quel plaisir d’échanger (de jouer) avec des enfants, désireux de mieux nous connaître (bon, ils connaissent Mbappé, et nos connaissances footballistiques sont médiocres); ou encore d’échanger avec cette fileuse de laine, qui marche le long du chemin, son fils de six mois dans son dos, et qui consciencieusement file et réalise un manteau.

Les premières mines sont aperçues également. Plus nous avancerons, plus elles se multiplierons (mine de platine, de cobalt, de zinc, etc). Attention, prudence: les sources d’eaux sont probablement chargées de métaux lourds, que notre système de filtration laisse passer. Et contraste aussi, plus nous avançons, plus le dénivelé devient plus « acceptable » (temporairement…) (nous nous rapprochons plus fréquemment de 1000 m par jour, plutôt que de 2000 m par jour).

Néanmoins, chaque jour à velo nous rappelle que la vie n’est pas plate.

Nous passerons d’ailleurs par la ville présumée la plus haute du monde, Cerro de Pasco (4380 m). Encore une ville minière, sinistre et poussiéreuse. Elle constitue un tournant dans notre itinéraire. Nous quittons en effet le bitume, et empruntons pour plusieurs centaines de kilomètres des pistes. Celles-ci se révèlent plus difficiles que ce que nous l’avions imaginé. Elles sont caillouteuses, et tant les vélos que nous encaissons les chocs toute la journée. Les paysages nous font toutefois oublier ces difficultés. Les trajets se raccourcissent (conséquence immédiate du revêtement). L’opportunité de trouver des logements diminue aussi. Retour de la tente. Heureusement, nous avions pris la précaution d’acheter un (troisième… héhé) sac de couchage à Cusco ( -18°). L’un dort dans ce sac-là et l’autre enfile les deux autres sacs (-5°) l’un dans l’autre. Certains soirs, nous plantons la tente dans un village (à côté de l’église ou dans le local municipal); avec chance, nous y trouvons un point d’eau – froide bien sûr – et éventuellement une toilette (un luxe, même sans planche).

Lorsque nous voyageons « au long cours », nous confions notre destin aux nombreuses personnes que nous sommes supposés rencontrer. Sur base de ce postulat, nous faisons confiance à la vie.

Une anecdote: à force de changer de tactique avec l’espèce canine (déjà abordé), l’un d’entre eux, que nous baptiserons Oscar, nous suit pendant plus d’une journée. Le pauvre n’a pas choisit la bonne journée. Car si nous ne roulerons que 35 km ce jour-là, nous tenterons de franchir un col face à la Cordillère Huayhuash, à 4900 m. Le chemin qui serpente se transforme en sentier de chèvres. Nous mettrons une après-midi à pousser vélos et remorques, à porter les sacoches, etc, sous le regard (amusé ?) d’Oscar, et finirons par abandonner et dormir une première nuit à 4700 m, Oscar en chien de garde près de notre tente, avant de rebrousser chemin le lendemain, redescendre à 4500 m et prendre une autre voie. Au moment de choisir celle-ci, nous confierons Oscar à un « restaurant », avec la promesse de le mettre dans un collectivo en direction de « son » village d’origine, près d’Oyon. Oscar avait aussi bousculé la donne lors d’attaques de chiens: il se faisait, lui, attaquer, et recherchait entre nous deux une protection. Un peu l’arroseur arrosé… merci Oscar !

Nous arrivons ce 1er juillet à Huaraz, surnommée la « Chamonix des Andes ».

Au niveau statistique, cette portion Cusco – Huaraz nous aura vu pulvériser notre nombre de crevaisons (4 alors que sur les 15.000 premiers kilomètres, nous n’en avions eu que 15).

Et sur cette seule portion, nous avons gravis plus de 20.000 mètres de dénivelé (D+). Nous avons souris, ralé, juré, etc.

3 Replies to “Seuls les cyclistes savent que la vie n’est pas plate.”

  1. Toutes nos félicitations, Bertrand et Valérie pour ce magnifique reportage de votre « super » expédition au dessus des Andes, accompagné de ces magnifiques photos. Ce sera vraiment un grand plaisir pour vous retrouver à Wavre en septembre. Votre aventure bien éditée aura grand succès parmi les cyclistes de partout dans le monde. Bonne continuation et merci pour vos passionnants chapitres. Jean-Pierre et Bernadette

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